Comme nous le questionnions sur les bonnes
actions, il nous
dit:
- La bonne action la plus profitable
est celle qui consiste à
prier pour ses ennemis.
- Comment! m'étonnai-je. Généralement,
les gens ont tendance
à maudire leurs ennemis plutôt qu'à les bénir.
Est-ce que cela ne
nous ferait pas paraître un peu stupides que de prier pour nos
ennemis ?
- Peut-être, répondit Tierno,
mais seulement aux yeux de ceux qui
n'ont pas compris. Les hommes ont, certes, le droit de maudire leurs
ennemis, mais ils se font beaucoup plus de tort à eux-mêmes en
les
maudissant qu'en les bénissant.
- Je ne comprends pas, repris-je. Si
un homme maudit son ennemi et si sa
malédiction porte, elle peut détruire l'ennemi. Cela ne devrait-il
pas
plutôt le mettre à l'aise ?
- En apparence, peut-être, répondit
Tierno, mais ce n'est alors qu'une
satisfaction de l'âme égoïste, donc une satisfaction d'un
niveau
inférieur, matériel. Du point de vue occulte, c'est le fait
de bénir son
ennemi qui est le plus profitable. Même si l'on passe pour un imbécile
aux yeux des ignorants, on montre par là, en réalité,
sa maturité
spirituelle et le degré de sa sagesse.
- Pourquoi ? lui demandai-je.
C'est alors que Tierno, pour m'aider à comprendre, parla des oiseaux
blancs et des oiseaux noirs.
Les hommes, dit-il, sont, les uns par
rapport aux autres comparables
à des murs situés face à face. Chaque mur est percé
d'une multitude de
petits trous où nichent des oiseaux noirs et des oiseaux blancs. Les
oiseaux noirs, ce sont les mauvaises pensées et les mauvaises
paroles. Les oiseaux blancs, ce sont les bonnes pensées et les bonnes
paroles. Les oiseaux blancs, en raison de leur forme, ne peuvent
entrer que dans les trous d'oiseaux blancs, et il en va de même pour
les oiseaux noirs qui ne peuvent nicher que dans les trous d'oiseaux
noirs. Maintenant, imaginons deux personnes qui se croient ennemis
l'un de l'autre. Appelons-les Youssouf et Ali.
Un jour, Youssouf, persuadé qu'Ali
lui veut du mal, se sent empli
de colère à son égard et lui envoie une très mauvaise
pensée. Ce
faisant, il lâche un oiseau noir et, du même coup, libère
un trou
correspondant. Son oiseau noir s'envole vers Ali et cherche, pour
y nicher, un trou vide adapté à sa forme. Si, de son côté,
Ali n'a
pas envoyé d'oiseau noir vers Youssouf, c'est-à-dire s'il n'a
émis
aucune mauvaise pensée, aucun de ses trous noirs de sera libre.
Ne trouvant pas où se loger, l'oiseau noir de Youssouf sera obligé
de revenir vers son nid d'origine, ramenant avec lui le mal dont
il était chargé, mal qui finira par ronger et par détruire
Youssouf
lui-même.
Mais imaginons qu'Ali a, lui aussi, émis
une mauvaise pensée. Ce
faisant, il a libéré un trou où l'oiseau noir de Youssouf
pourra enfin
entrer pour y déposer une partie de son mal et y accomplir sa
mission de destruction. Pendant ce temps, l'oiseau noir d'Ali
volera vers Youssouf et viendra loger dans le trou libéré par
l'oiseau
noir de ce dernier. Ainsi les deux oiseaux noirs auront atteint leur
but et travailleront à détruire l'homme auquel ils étaient
destinés.
Mais une fois leur tâche accomplie, ils reviendront chacun à
son
nid d'origine, car il est dit: "toute chose revient à sa source.".
Le mal
dont ils étaient chargés n'étant pas épuisé,
ce mal se retournera contre
leurs auteurs et achèvera de les détruire. L'auteur d'une mauvaise
pensée,
d'un mauvais souhait ou d'une malédiction est donc atteint à
la fois
par l'oiseau noir de son ennemi et par son propre oiseau noir lorsque
celui-ci revient vers lui.
La même chose se produit avec les
oiseaux blancs. Si nous n'émettons
que des bonnes pensées envers notre ennemi alors que celui-ci ne nous
adresse que des mauvaises pensées, ses oiseaux noirs ne trouveront
pas de place où se loger chez nous et retourneront à leur expéditeur.
Quant aux oiseaux blancs porteurs de bonnes pensées que nous lui
avons envoyés, s'ils ne trouvent aucune place libre chez notre ennemi,
ils nous reviendront chargés de toute l'énergie bénéfique
dont ils
étaient porteurs.
Ainsi, si nous n'émettons que des bonnes pensées, aucun mal,
aucune
malédiction ne pourront jamais nous atteindre dans notre être.
C'est
pourquoi il faut toujours bénir et ses amis et ses ennemis. Non
seulement la bénédiction va vers son objectif pour y accomplir
sa mission d'apaisement, mais encore elle revient vers nous, avec
tout le bien dont elle était chargée.
C'est ce que les soufis appellent "l'égoïsme
souhaitable". C'est
l'Amour de Soi valable, lié au respect de soi-même et de son
prochain parce que tout homme, bon ou mauvais, est dépositaire
d'une parcelle de la Lumière divine. C'est pourquoi les soufi,
conformément à l'enseignement su Prophète, ne veulent
souiller
ni leur bouche ni leur être par de mauvaises paroles ou de mauvaises
pensées, même par des critiques apparemment bénignes.