Il raconta à ses élèves sa conversation avec Aya,
la nièce de sa femme, une petite fille de cinq ans, six ans peut-être. Écoutons-le plutôt:

- La petite Aya s'amuse avec une étrange collection d'objets: une poupée de cire qu'elle appelle sa fille,
un petit morceau de bois emmailloté qu'elle nomme son garçon. Elle traite ces objets avec la plus grande sollicitude.
Elle leur prodigue es soins qui n'ont rien à envier à ceux dont une mère entoure sa progéniture. A tout visiteur,
elle présente sa "fille - ou son garçon" et lui demande de les aimer comme elle-même.

« Un jour, la voyant particulièrement absorbée dans un coin de la chambre, je l'appelai.
Elle tendit vers moi sa petite main, paume ouverte et doigts écartés, comme pour me fermer la bouche.

- Qu'y a-t-il, lui dis-je?

- Pas de bruit. Mes enfants dorment.

- Ce ne sont pas tes enfants et ils ne dorment pas.

- Pour toi peut-être, me dit-elle en boudant, mais pour moi, tout bois qu'ils soient, je les aime comme mes enfants.
Je ne voit et n'évalue l'offense que
regrette tout juste de n'avoir pas de mamelles, comme maman, pour les leur faire téter.

« Elle réfléchit un instant, puis ajouta:

- Mais à défaut de mamelles, j'ai ma langue et ma salive. Je vais m'en servir en attendant que mes seins poussent.

« Alors elle saisit sa poupée de cire, l'appliqua contre ses lèvres et dit :

- Suce, je suis ta mère. Je t'aime. Suce, tu me feras plaisir. Suce, suce... et ne pleure pas!

« Mon âme fut profondément troublée, continua Tierno, par ce geste de pur amour.
Je m'écriai alors:
- Amour! C'est là une de tes manifestations qui s'offre à ma vue pour me convaincre de ta puissance.
Qui peut, sinon toi, faire vivre du bois ou de la cire, tout comme une vraie progéniture . "